La Caleta Portales

La Caleta Portales, 2014 © Romain CAROFF

Les étoiles se mélangent avec les lumières de la ville. La nuit impose son silence à peine entravé par quelques timides vagues qui viennent s'écraser sur le sable de la côte. Le port de pêche se réveille. 4h30, la première clope est allumée. Tandis que Valparaiso s'est endormie, les pêcheurs de la Caleta Portales prennent leurs quartiers au compte-goutte. Le ciré sous le bras, ils touillent leur café en se lançant quelques vannes. Un chien se réveille doucement et recherche quelques caresses des mains viriles et usées. On commence à s'activer. Les bottes sont chaussées et les premières équipes emmènent leur bateau vers la cale sans se soucier des effluves intenses de poissons lacérés la veille... Au bout du chemin, une grue les attend pour les déposer délicatement, eux et leur embarcation, sur leur lieux de travail : l'océan Pacifique.

"El Peluquita III" fait partie de ces bateaux qui font la queue pour aller travailler. Trois personnes composent l'équipage : les frères Pérez et Antonio, leur ami et collègue. Chaque matin, ils partent à 5 heures pour aller ramasser le filet déposé la veille. Ils sont jeunes et baignent dans ce métier depuis qu'ils sont tout petits, reprenant aujourd'hui, petit à petit, l'activité de leur père. Ils font partie de ces centaines de pêcheurs qui font vivre aujourd'hui l'un des deux principaux ports de pêche de Valparaiso. La Caleta Portales a été inaugurée les 19 janvier 1929 suite à la délocalisation en périphérie de la ville des pêcheurs artisanaux qui officiaient alors à la Quebrada de Jaime, située au niveau de l'actuelle Avenida de Francia. Suite à plusieurs années de transition, les pêcheurs ont réussi à s'unir le 12 août 1940 par le biais du « Syndicat des Travailleurs Indépendants Pêcheurs Artisans de la Caleta Diego Portales » toujours en activité aujourd'hui. Les pêcheurs ramènent principalement du merlu et de la « reineta », poisson plat vertical très utilisé dans le traditionnel « ceviche », un plat froid à base de poissons, d'herbes aromatiques et de citron.

A peine sur l'eau, on enfile le ciré, règle le GPS et lance le moteur. Une vingtaine de minutes de trajet le long des côtes « porteñas » afin de retrouver le filet à retirer. Le vent et les embruns s'abattent sur les visages rafraîchis. Le bateau affronte la petite houle tandis que la nuit s'éclaircit légèrement. Mais il fait encore trop noir pour retrouver la bouée. Il faut attendre...Enfin ! Un petit drapeau rouge apparaît au loin. Quelques mètres pour le récupérer et commencer à tirer le filet de 1000 mètres de longueur. A trois, les pêcheurs s'y mettent activement à la force de leurs bras. Deux d'entre eux tirent le filet de l'eau tandis que le troisième l'arrange et en retire les premiers poissons. Les merlus, morts d'épuisement, s'accumulent peu à peu sur le sol du bateau. Le soleil se lève derrière les « cerros » de Valparaiso. Les mouettes, fidèles à leur réputation ont flairé l'aubaine et se réunissent au dessus des pêcheurs. Elles sont rapidement rejointes par les pélicans qui imposent leur loi et s'installent autour du bateau, se délectant des quelques poissons perdus dans l'eau. Soudain, tous les volatiles s'échappent à la hâte. Apeurés par le lion de mer qui veut également sa part du gâteau...Mais sur le bateau, on s'active : l'un des frères Pérez assemble le fusil et vise l'otarie : « Ce n'est pas qu'on veuille les tuer, mais regarde comme ils nous laissent les filets » se justifie le « pêcheur-chasseur » armé, tout en désignant les nombreux trous qui habillent le filet. Le coup part, loupé ! Au moins, le mammifère marin ne reviendra plus...

Après une heure d'efforts, le filet sort enfin complètement la tête de l'eau. Les mains sont irritées, les bras usés, mais le bateau rempli de merlus. C'est le moment de rentrer au port. Trente minutes de paix et de repos pendant lesquelles on admire, sans jamais se lasser, la côte « porteña ». Comme au départ, les bateaux font la file pour être remonté par la grue. On en profite pour faire le ménage, ramasser les poissons et se raconter quelques blagues. Une fois sur la caleta, l'ambiance a bien changé. Les femmes sont arrivées pour démêler les filets et vider les poissons.Dans un brouhaha général, quelques acheteurs, grossistes et restaurateurs jaugent la récolte du jour et choisissent les meilleurs pièces, le tout sous le regard perdu de San Pedro, le saint patron des pêcheurs. Dans les bureaux du responsable du port, on vient régler les procédures administratives, payer les amendes et recevoir la paie. Dans quelques heures, il faudra repartir en mer pour y déposer le filet. Viendra ensuite le temps du repos...jusqu'à la nuit suivante.